Engrenages, une belle réussite française

Près de dix ans après son lancement, Engrenages a achevé il y a quelques semaines sa cinquième saison et, une nouvelle fois, la qualité de l’écriture de la série s’est montrée absolument exemplaire.
Anne Landois et Simon Jablonka font notamment un travail remarquable lorsqu’il s’agit de faire progresser leurs différents personnages (des avocats, des juges et bien entendu des flics) tout en s’appuyant sur le vécu des saisons précédentes.

La production de la série a beaucoup communiqué l’an passé autour de l’importance de ses consultants métiers1On le perçoit notamment dans les papiers du Parisien et du Monde.
La série compterait pas moins de sept consultants (policiers, avocats et juges).
et je pense que, contrairement à tant d’autres séries où ce type d’intervenants se limite à un rôle au mieux anecdotique, ces derniers impactent ici réellement la série. Les séquences situées dans le Palais de Justice ont notamment toujours sonné particulièrement juste et je ne serais pas surpris que les conseils du juge Gilbert Thiel et des pénalistes Clarisse Serre et Philippe Sarda soient au moins en partie liés à ce sentiment.

La capitaine Berthaud (Caroline Proust) et le juge Roban (Philippe Duclos)
La capitaine Berthaud (Caroline Proust) et le juge Roban (Philippe Duclos)

Cette nouvelle saison fonctionne en grande partie comme un whodunit, une approche souvent synonyme de frustration tant il est difficile d’apporter une résolution satisfaisante et organique à ce type d’intrigues. Mes réserves ont ici été totalement balayées, la narration parvient à faire monter efficacement la tension tout en offrant un dénouement tout à fait convaincant.
Il est aussi assez bluffant de constater à quel point le tout que constitue la saison a été pensé jusque dans les moindres détails au point d’aboutir à un superbe exercice de toutéliage2Copyright Ju de pErDUSA pour ce joli néologisme. sans que celui-ci ne paresse jamais forcé.

On ne peut vraiment que saluer le travail des auteurs qui sont une nouvelle fois parvenus à nous offrir une saison absolument passionnante de bout en bout.
C’est sombre, parfois drôle – notamment par l’intermédiaire du commissaire Herville (interprété par Nicolas Briançon) qui avec ses crises de nerfs destinées à remuer ses équipes apporte une note légère aussi inattendue que bienvenue (juste ce qu’il faut pour détendre un peu l’atmosphère devant sa TV sans pour autant briser la tension dramatique mise en place par les auteurs) – mais c’est surtout toujours d’une redoutable efficacité.

Pierre Clément (Grégory Fitoussi) et un client
Pierre Clément (Grégory Fitoussi) et un client

Finalement, mon seul grief concerne la mise en scène d’une des toutes dernières séquences de la saison un peu précipitée sur le plan formel, mais cela reste tout à fait anecdotique au regard de l’excellente qualité de la saison.
Je trouve par ailleurs amusant de constater que Braquo, l’autre série policière de Canal+, est souvent présentée sur un pied d’égalité avec sa grande sœur Engrenages alors que les deux séries n’ont absolument rien à voir sur le plan qualitatif.
Engrenages, brillamment écrite, contraste totalement avec le vaste bordel narratif que constitue Braquo (à chaque fois que je pense à cette dernière, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer des scénaristes cocaïnés totalement perdus dans le fil de leur propre récit).

Lorsque l’on parle de vente de séries françaises à l’étranger, on parle souvent de Sous le soleil3Une série qui a tout de même un lien avec Engrenages au travers du comédien Grégory Fitoussi..

Heureusement, des projets nettement plus ambitieux et aboutis s’exportent tout aussi bien si ce n’est mieux et c’est justement le cas d’Engrenages qui est diffusée dans plusieurs dizaine de pays et notamment en Angleterre (Sur BBC Four que l’on pourrait comparer à notre France 5), au Danemark (sur DR2, la petite soeur de la chaîne publique qui est à l’origine de Forbrydelsen, Bron et Borgen) ou encore aux Etats-Unis (où elle figure dans le catalogue de Netflix).
Bref, Engrenages est la preuve que la qualité paie (aussi) !

Joséphine Karlsson (Audrey Fleuriot) et un client
Joséphine Karlsson (Audrey Fleuriot) et un client

Vous avez compris où je voulais en venir, Engrenages est une série qui mérite vraiment que l’on s’y intéresse et, cela tombe bien, elle est facilement disponible aussi bien sur support physique (DVD ou Blu-ray) qu’en VOD (sur iTunes ou Canalplay notamment).

A noter que l’écriture de la saison 6 a démarré il y a environ un an.
Ceci dit, il s’agit d’un processus qui s’étale sur environ 18 mois et il ne faut donc pas s’attendre à retrouver la série plus tôt que d’habitude4En toute logique, la série devrait revenir à la rentrée 2016..

PS: Concernant la diffusion initiale de la saison 5, on peut noter que Canal+ s’est essayée à la méthode Netflix en proposant l’intégralité de la saison (moyennant finance bien sûr) sur son service à la demande.

Mafiosa et les séries Canal+

Les séries françaises sont souvent décriées et certains n’hésitent pas à en parler comme si elles étaient toutes plus mauvaises les une que les autres.
Pourtant, certains projets ont montré que série française et qualité n’étaient pas forcément deux notions incompatibles.

A mon sens, c’est Canal+ avec Mafiosa et Engrenages qui a vraiment démontré que la télévision française était capable de produire de grandes séries dépeignant des univers riches et denses tout en s’inscrivant dans la durée5Attention, je ne dis pas que tout ce qui a précédé est à mettre à la poubelle, j’ai apprécié Police District, Les Beaux mecs ou encore Les Hommes de l’ombre (entre autres) mais Mafiosa et Engrenages me semblent avoir atteint un nouveau pallier sur le plan qualitatif..

Engrenages et Mafiosa ont démarré respectivement en 2005 et 2006 sur une première saison assez fragile mais, dans les deux cas, la production a su se remettre en question pour repartir sur des bases solides en saison 2. Pour Engrenages, le salut passe par l’arrivée de Virginie Brac à l’écriture qui offrira une excellente saison 2 sur laquelle les deux saisons suivantes ont su s’appuyer pour enrichir encore le récit et les personnages.

Hélène Fillières (Sandra Paoli)
Hélène Fillières (Sandra Paoli)

Dans le cas de Mafiosa, ce sont les arrivées de Éric Rochant (réalisateur et scénariste) et Pierre Leccia (scénariste) qui apportent une nouvelle identité à la série en renforçant notamment l’idée de clans au travers de l’introduction de personnages tels que Toussaint (Jean-Pierre Kalfon), Tony (Éric Fraticelli) et Manu (Frédéric Graziani).
Eric Rochant parviendra même à obtenir que la série soit tournée en Corse pour sa troisième saison (le tournage des deux premières saisons s’était déroulé en Provence), ça semble anecdotique mais cela apporte une certaine authenticité à Mafiosa.
A l’instar d’Engrenages, chaque nouvelle saison de Mafiosa parvient à surpasser qualitativement la précédente tout en s’appuyant sur les bases posées par cette dernière.

La cinquième saison de la série offre un ultime chapitre particulièrement réussi à la série en creusant les trois principales thématiques chères à ses auteurs à savoir la famille, l’amitié et l’amour. L’écriture est plus ciselée que jamais avec moins d’intrigues périphériques que par le passé ce qui permet au récit d’être plus concentré sur ses principaux protagonistes et de nous proposer une conclusion à la hauteur de nos attentes.
En saison 3, lorsque le tournage de la série s’est déroulé pour la première fois en Corse, la production avait évoqué le fait qu’un tournage en Corse était une entreprise coûteuse et que pour équilibrer le budget, ils avaient fait le choix de diminuer le nombre d’acteurs et de décors. On peut se demander si ils n’ont pas souhaité faire encore un peu plus d’économies à l’occasion de cette dernière saison. Mais à la limite, peu importe puisque le résultat est une franche réussite et cette saison 5 est à mes yeux la plus réussie de la série.

Charlie (Asia Argento)
Charlie (Asia Argento)

La production a également dû s’adapter au décès de Frédéric Graziani des suites d’une longue maladie, le comédien qui incarnait avec brio le personnage de Manu depuis la saison 2 était progressivement devenu l’un des personnages clés de la série au travers du duo qu’il formait avec Éric Fraticelli (Tony).
Plutôt que de partir dans un travail de réécriture qui aurait forcément retarder le projet et dont le résultat aurait sans doute été beaucoup moins organique, il fut décidé de remplacer le comédien au pied levé et c’est à un certain Philippe Corticchiato que cette lourde tâche a incombé.
L’homme, plus connu sous le nom de Philippe Corti (ou DJ Corti), a une carrière pour le moins atypique puisqu’il a joué les DJ dans quelques émissions de Thierry Ardisson (Tout le monde en parle) et Intervilles et qu’il est également la voix-off des Enfants de la télé depuis 2011.
Pour le côté sulfureux (et histoire de brièvement sombrer dans le hors sujet), au milieu des années 90, le bonhomme a passé deux ans en prison pour avoir été mêlé à une affaire de drogue dans la boîte tropézienne dans laquelle il officiait à l’époque en tant que DJ.
Bref, même si j’étais convaincu que le choix de conserver Tony et Manu au coeur de l’intrigue de la série était le bon, j’avoue avoir eu quelques inquiétudes lorsque j’ai découvert qui allait incarner le nouveau Manu. Et bien, je dois avouer que j’ai été très vite rassuré par Philippe Corticchiato qui offre une excellente prestation dans cette saison 5, rendant ainsi un très bel hommage à son prédécesseur sans jamais tomber dans l’imitation. Il a un vrai charisme et son duo avec Éric Fraticelli fonctionne à merveille et, sincèrement, je ne m’attendais vraiment pas à apprécier autant son travail sur la série.

Carmen Paoli (Phareelle Onoyan)
Carmen Paoli (Phareelle Onoyan)

Mafiosa est la première grande série de Canal+ a tirer sa révérence et force est de reconnaître que c’est une belle réussite.

Ceci dit, Canal+ reste malgré tout capable du meilleur comme du pire comme est venu le montrer la saison 3 de Braquo, une série qui s’est construite comme une réponse à la française à The Shield (à ne pas confondre avec la série Marvel actuellement proposée sur ABC) mais dont l’écriture est tellement bordélique que l’on se demande si quelqu’un sait vraiment où va à la série. Et ne parlons pas de la manière donc les acteurs débitent leur texte sans jamais donner l’impression d’y croire (mention spéciale à un Jean-Hugues Anglade en roue libre depuis trois saisons).
Par ailleurs, le mode de diffusion de Canal+ reste également assez discutable, avec des saisons de huit épisodes6Engrenages qui compte 12 épisodes depuis sa saison 3 fait pour le moment figure d’exception. (diffusés par paquet de deux), chaque saison est expédiée en 3 petites semaines7On n’est finalement pas très loin du modèle Netflix (qui devrait débarquer à la rentrée dans l’hexagone) que Canal+ a d’ailleurs calqué pour cette ultime tour de piste de Mafiosa en mettant l’intégralité de la saison sur Canal+ à la demande dès la première soirée de diffusion.. Pire encore, l’attente entre deux saisons est en générale supérieure à deux ans.

Bref, apprécier les séries Canal+ c’est aussi savoir s’armer de patience8Cela présente parfois des avantages car si la production de Mafiosa ne s’était pas étalée sur une période 8 ans, il aurait été difficile d’offrir une telle évolution au personnage de Carmen Paoli. Pour mémoire, Phareelle Onoyan avait 14 ans lorsque Mafiosa a démarré.… Une patience dont vous n’aurez pas besoin si vous n’avez pas encore vu Mafiosa et que vous choisissez de la découvrir cet été9Tant que vous y êtes, si ce n’est pas déjà fait, c’est également l’occasion de vous mettre à jour sur Engrenages dont la cinquième saison est annoncée pour la rentrée ;) (la série est disponible en DVD ainsi que sur iTunes).