Rebond : “Peak TV: un nouveau normal pour la critique” (Sullivan Le Postec)

Très bon papier de Sullivan Le Postec1 sur la notion de “Peak TV” qui fait le buzz depuis que John Landgraf2 l’a théorisée il y a quelques semaines.
J’ai néanmoins envie de rebondir sur un point sur lequel je suis moins optimiste que Sullivan :

(…) La très grande abondance de la production télévisuelle me semble un phénomène appelé à se pérenniser. En cela, la série ne fait que rejoindre le reste de la production culturelle. Il est impossible de lire tous les romans qui paraissent en France – encore moins si on tentait de suivre en temps réel ceux qui paraissent à l’étranger – comme de voir tous les films qui sortent, ou d’écouter toute la musique qui est produite dans le monde. (…)

Sur le papier, j’ai envie de rejoindre cet argument. Cela dit, comme je l’évoquais cet hiver, je ne suis pas certain que le modèle économique actuel des séries soit vraiment en mesure de soutenir une telle abondance sur la durée.
En effet, les ventes de supports physiques poursuivent leur inexorable effondrement tandis que les plus jeunes (les fameux digital natives) regardent de moins en moins la télévision3.
Deux tendances de fond qui n’ont aucune raison de s’inverser.

Reste alors les services de Replay des chaînes et les services de streaming tels que Netflix ou Canal Play (et on peut gager qu’Amazon Prime Video finira par s’internationaliser un jour).
Des services de streaming qui finiront par constituer, dans le meilleur des cas, un oligopole mais la grosse machine Netflix fait même craindre l’émergence d’un monopole de fait à moyen terme.

Netflix est aujourd’hui clairement dans une logique de conquête qui lui permet d’investir à perte4 dans des projets variés mais, une fois la bataille gagnée (dans 5 ou 10 ans ?), qu’est-ce qui obligera un Netflix ultra-dominant à continuer de produire des projets intéressants ?
Réponse (sans spoilers) : pas grand chose.

C’est tout le problème du marché de la série télévisée, sans diffuseur contraint de marquer son identité et sa différence, la diversité se trouve immanquablement menacée.
Sur un marché qui se contracte, la ruée actuelle des chaînes du cable vers des projets de séries de plus en plus nombreux et ambitieux en est finalement la plus saisissante représentation.
Cette vague n’est pas le fruit du hasard ni d’un quelconque altruisme. Ces chaînes5, qui ont longtemps pu se contenter de proposer des rediffusions à la chaîne (Ah cette bonne vieille syndication… aujourd’hui en passe de devenir totalement obsolète) et des séries aux concepts interchangeables, n’ont tout simplement plus d’autres choix que celui de marquer leur différence afin de justifier leur existence auprès du public.
Immanquablement, beaucoup de ces chaînes ne parviendront pas à atteindre leurs objectifs de rentabilité, ce qui devrait logiquement conduire à une consolidation du marché (rachats voire fermetures de chaînes).

Bref, à mon sens, l’industrie est condamnée à se réinventer dans la décennie à venir si elle veut éviter que le “Peak TV” ne devienne un lointain souvenir qui fera verser quelques larmes aux sériephiles d’un futur peut-être plus proche qu’on ne l’imagine.

J’adhère en revanche totalement à la conclusion de Sullivan qui présente l’abondance actuelle comme une formidable opportunité pour la critique Séries française de franchir un nouveau cap6 :

(…) De la même manière que la critique cinéma se caractérise par une ligne éditoriale forte – on ne vient pas chercher la même recommandation aux Cahiers du Cinéma que chez Mad Movies, histoire de prendre un exemple bien caricatural – la critique série va devoir se détacher d’une gloutonnerie englobante intenable – ce n’est pas parce qu’on est sériephile qu’on aime toutes les séries et qu’on a envie de toutes les voir. Force est de constater que je peine, à l’heure actuelle à distinguer dans l’offre existante un Cahier des Séries et un Mad Series, au profit d’une multiplication d’offres attrape-tout, comme si les critiques ciné travaillaient tous chez Studio Ciné Live.
L’avenir sera sans doute dans l’invention ou la réinvention d’une offre organisée autour de la transmission d’une véritable passion personnalisée et clairement définie. (…)

L’intégralité du papier de Sullivan est à lire sur son site.


  1. Sullivan est scénariste. Il est accessoirement ancien membre du Front de Libération Télévisuelle et rédac chef du Village (2007-2012). 
  2. Landgraf est le patron de la chaîne FX (The Shield, Rescue Me, Sons of Anarchy). 
  3. Pour ne pas dire qu’ils ne la regardent tout simplement plus. 
  4. Netflix est en fait rentable et affichait un bénéfice net de 226 millions de dollars en 2014 pour un chiffre d’affaires de 5,5 milliards (Merci à Sullivan). 
  5. Au hasard : USA Network – ce qui me permet de justifier la présence d’un visuel de l’excellente Mr. Robot en illustration sur cet article ;) 
  6. La récente création de l’Association des Critiques de Séries (ACS) est sans doute un pas dans la bonne direction. 

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